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Tourisme algérien
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Woujouh · Les personnages d’hier

El Hadj M’Hamed El Anka, le phénix du chaâbi

Celui dont la voix habite chaque maison de la Casbah – mais derrière l’icône, un gamin de la ville haute devenu l’orfèvre d’une musique qui a réconcilié tout un pays.

Photo : auteur anonyme, 1955 · Wikimedia Commons (domaine public)
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Texte : Ranym Bedja

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Laisse tes pas te guider dans la Casbah d’Alger. Descends les escaliers usés, dépasse les étals d’épices, et tends l’oreille : au détour d’une ruelle, une voix grave s’élève, portée par les cordes profondes d’un mandole. Cette voix, tout le pays la connaît. Mais l’homme derrière le mythe – le gamin de la ville haute devenu le maître d’une musique née dans la rue – mérite qu’on s’attarde sur son seuil.

Le gamin de la Casbah

Nous sommes au tout début du XXᵉ siècle. Le 20 mai 1907, au 4 de la rue Tombouctou, en pleine Casbah, naît un garçon que l’état civil enregistrera de travers. Son père, souffrant ce jour-là, ne peut se rendre à la mairie ; c’est un oncle maternel qui déclare l’enfant. « Ana khalou » – « je suis son oncle » – lâche-t-il à l’employé, qui comprend mal et inscrit « Halo ». Le vrai nom, lui, est Mohamed Idir, de la famille Aït Ouarab, kabyle, originaire de Taguersift, près de Fréha, du côté d’Azeffoun.

Issu d’un milieu très modeste, M’Hamed quitte l’école dès onze ans. Fripier, coursier, il arpente sans relâche les ruelles de la ville haute. Mais il n’a qu’une obsession : la musique.

Du tar de Nador aux 78 tours de Paris

Repéré tout jeune par cheikh Mustapha Nador, il entre dans son orchestre pour jouer du tar, le tambourin. Il apprend tout à l’oreille, en autodidacte. À la mort de Nador, en 1926, il n’a que dix-neuf ans – et pourtant l’orchestre lui confie sa direction. C’est là qu’on le surnomme El Anka, du nom de l’oiseau mythique des légendes, celui qu’on dit capable de renaître de ses cendres.

L’envol est foudroyant. En 1928, il embarque pour Paris et pousse les portes de la maison Columbia, où il grave vingt-sept disques 78 tours. Le succès est immédiat : sa voix s’échappe des gramophones et gagne bientôt tous les cafés d’Algérie.

L’homme qui a inventé un instrument

À l’époque, la musique andalouse classique – la sana’a – reste l’affaire d’une élite, à l’abri des salons. El Anka, lui, sent que le peuple a besoin d’une musique à son image, capable de dire la dureté de la vie, les amours brisées, la foi et l’espérance. Il dépoussière les vieux poèmes du melhoun, presse les rythmes, et fait naître le chaâbi – le « populaire ».

Pour porter ce son, les instruments d’alors ne suffisent plus : les mandolines italiennes sonnent trop aigu, trop frêle pour l’acoustique des fêtes de quartier. En 1932, il dessine avec un luthier d’Alger un instrument inédit – manche allongé, caisse plus large et plus profonde, quatre chœurs de cordes doubles. Le mandole algérien est né. Il deviendra la signature du genre.

Sa popularité devient immense. Il prend la direction de l’orchestre populaire de la radio d’Alger, puis franchit un cap en 1955 : il ouvre la toute première classe de chaâbi au Conservatoire d’Alger. La musique de la rue entrait par la grande porte, et le maître, exigeant, y formera des générations de musiciens.

La voix d’un peuple

Plus de trois cent soixante œuvres : tout un répertoire qui épouse les peines et les joies des siens. Ses qacida se murmurent encore de maison en maison – la ferveur de Sobhan Allah ya Latif, la tendresse d’El Hmam li rabbitou, « le pigeon que j’ai élevé ».

Quand il s’éteint, le 23 novembre 1978, c’est l’Algérie entière qui prend le deuil. Des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues de la capitale pour accompagner son cercueil jusqu’au cimetière d’El Kettar. Du haut de la Casbah jusqu’à la mer, le pays pleure celui qui avait su mettre son âme en musique.

La rigueur de l’érudit et la liberté de la rue, l’exigence de la tradition et l’audace d’inventer : El Hadj M’Hamed El Anka aura tout réconcilié. Il a créé le chaâbi et, au fond, il était un peu devenu le père de tous – celui dont la voix rassemble et réconforte dès que tombe la nuit.

Alors, si un jour tes pas te portent vers Alger, monte à la Casbah au coucher du soleil, à l’heure où la lumière dore les terrasses blanches. Assieds-toi à un café, commande un thé à la menthe, et écoute : un mandole s’échappe d’une fenêtre. Tu comprendras pourquoi, d’hier à aujourd’hui, le cœur du pays bat toujours au rythme d’El Hadj.

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