À l’aube du 19 juin 1956, la Casbah d’Alger dort encore. Dans la prison de Serkadji – que les Algérois nomment toujours par son ancien nom ottoman, Barberousse –, le couloir des condamnés s’éveille au cliquetis des fers. Un homme de trente ans s’avance vers la cour intérieure sans un tremblement. Il s’appelle Ahmed Zahana ; mais un nom né d’une erreur de plume – le « h » devenu « b » sur les registres coloniaux – le fixera pour toujours dans l’Histoire : Ahmed Zabana.
De Saint-Lucien à l’Oranie insurgée
Il naît en 1926 à Saint-Lucien – aujourd’hui Zahana –, près de Mascara, dernier d’une famille de neuf enfants. Adolescent, les Scouts musulmans lui allument au cœur le feu nationaliste. Il apprend un métier de ses mains, la soudure, et cette rigueur d’artisan ne le quittera plus. À la fin des années 1940, il rejoint le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, puis sa branche clandestine, l’Organisation spéciale, où il s’occupe de l’argent, des armes, de la logistique de l’ombre. Le 2 mars 1950, pris dans le démantèlement du réseau en Oranie, il écope de trois ans de prison et de trois ans d’interdiction de séjour.
À l’automne 1954, une grande figure de la révolution, Larbi Ben M’hidi, lui confie une mission de confiance : préparer l’insurrection en Oranie, réunir les hommes et les armes. Dans la nuit du 1ᵉʳ novembre 1954, Zabana passe à l’action.
Le piège de Ghar Boujelida
Quelques jours à peine après le déclenchement, son groupe est encerclé par l’armée française lors d’un accrochage près de Sig, à la grotte de Ghar Boujelida. Zabana couvre le repli de ses hommes ; touché de deux balles, au bras et à la cuisse, il n’est pris qu’à court de munitions. Conduit en sang à l’hôpital d’Oran sous haute garde, puis à la prison de la ville, il comparaît devant le tribunal militaire d’Oran. Le 21 avril 1955, le verdict tombe : la mort.
La nuit du 19 juin
Transféré à Barberousse dans l’attente de son recours, Zabana passe ses derniers mois dans la cellule des condamnés. Il refuse même de demander sa grâce : « Je suis un révolutionnaire, je ne demanderai jamais grâce, car je suis dans le vrai chemin », lance-t-il à son avocat. Le président René Coty rejette le recours ; le gouvernement de Guy Mollet, dont le garde des Sceaux est alors François Mitterrand, laisse la sentence s’appliquer. Jusqu’au bout, Zabana répète, comme une prière : « Je meurs, mais l’Algérie vivra. »
Ce 19 juin 1956, à l’aube, le couperet se dresse dans la cour de Serkadji. L’exécution tourne au calvaire : par deux fois, la lame refuse de tomber franchement. La tradition voulait qu’une exécution ainsi manquée épargnât le condamné, le temps d’une nouvelle décision ; l’ordre est pourtant donné de poursuivre. À la troisième tentative, la sentence s’accomplit. Le même jour tombe son compagnon d’armes, Abdelkader Ferradj.
La portée historique
L’exécution de Zabana et de Ferradj met le feu aux poudres. Dès le 25 juin 1956, Larbi Ben M’hidi et Abane Ramdane signent un tract sans appel : « Toute exécution de combattants sera suivie de représailles. » Ben M’hidi, qui dirige la Zone autonome d’Alger, ordonne à Yacef Saâdi de porter le combat au cœur de la capitale. De cette riposte naîtra, mois après mois, la Bataille d’Alger.
Aujourd’hui, les murs de Serkadji et les stèles de la Casbah gardent son nom. Loin des mythes, il reste ce qu’il fut : un artisan oranais que la rigueur de ses choix a fait entrer, le premier, dans la longue lignée des sacrifiés de la liberté.
Alors, si un jour tes pas te portent devant les vieux murs de Serkadji ou dans les ruelles de la Casbah, arrête-toi un instant. C’est ici qu’un jeune soudeur d’Oran a prouvé, en montant sans trembler vers la mort, qu’un homme debout pèse plus lourd que toutes les lames.
