Sors un billet de 1000 dinars de ta poche et regarde-le à la lumière : en filigrane, un visage apparaît – celui de l’Émir Abdelkader. Son effigie veille au cœur même de la monnaie algérienne. Le résistant, tout Algérien le connaît. Mais l’homme derrière le héros – le savant, le poète, celui que le monde entier a salué – mérite qu’on s’y attarde.
Le savant devenu guerrier
Avant le sabre, il y eut les livres. Né en 1808 près de Mascara, dans une famille de la confrérie soufie des Qadiriyya, Abdelkader connaît le Coran par cœur à quatorze ans et accomplit, à dix-sept, le pèlerinage de La Mecque aux côtés de son père. Il aurait pu n’être qu’un lettré. L’Histoire en décide autrement : à vingt-quatre ans, en 1832, il prend les armes contre l’une des premières puissances militaires du monde.
Quinze années durant, il tient. Mieux : il unifie les tribus et bâtit un véritable État – administration, justice, monnaie, écoles, manufactures d’armes, une capitale à Tagdemt. Pour échapper à l’artillerie française, il invente même la Smala : une capitale nomade de près de vingt mille personnes – gouvernement, archives, ateliers – capable de plier bagage et de s’évanouir dans les plaines. Quand l’armée française finit par la capturer, en 1843, l’événement fait tant de bruit qu’un peintre, Horace Vernet, en tire une toile de vingt et un mètres de long – le plus grand tableau du XIXe siècle, aujourd’hui à Versailles.
Sa réputation de combattant de la liberté traverse même l’Atlantique. En 1846, trois pionniers d’un village de l’Iowa, voyant en lui « le George Washington de l’Algérie », le baptisent de son nom : Elkader. La ville existe toujours – à ce jour, la seule des États-Unis nommée d’après un héros musulman. Elle est jumelée avec Mascara.
La promesse trahie, et la grandeur
En 1847, épuisé, l’émir dépose les armes. On lui promet l’exil en Orient, à Alexandrie ou à Saint-Jean-d’Acre. La parole ne sera pas tenue : on l’enferme en France, avec les siens, près de cinq ans – à Toulon, puis au château d’Amboise, sur les bords de Loire. L’exil est cruel : vingt-cinq de ses compagnons, femmes et enfants, y meurent de maladie et de froid. Ils reposent aujourd’hui à Amboise, dans un Jardin d’Orient dessiné par l’artiste algérien Rachid Koraïchi, où vingt-cinq stèles de pierre d’Alep portent des versets appelant à la paix. En 1852, le futur Napoléon III, admiratif, lui rend enfin la liberté.
C’est à Damas, où il finit par s’installer, que sa stature devient universelle. En 1860, la ville s’embrase ; des milliers de chrétiens sont promis au massacre. L’émir ouvre sa maison, lance ses hommes dans les ruelles, et en sauve des milliers. Le geste fait le tour du monde : le président américain Abraham Lincoln lui fait porter deux pistolets d’honneur. Mais il y a plus fort encore. Bien avant la Croix-Rouge et la Convention de Genève, Abdelkader avait ordonné que ses prisonniers soient traités avec dignité, sans distinction de religion ni d’origine. Aujourd’hui, le Comité international de la Croix-Rouge le reconnaît comme un précurseur du droit humanitaire, à l’égal d’un Henry Dunant.
Le poète qui repose aux côtés du grand maître mystique
Car le sabre n’était qu’une part de lui. Abdelkader était un mystique, un poète. À Damas, il écrit le Livre des Haltes (Kitâb al-Mawâqif), une œuvre spirituelle dans le sillage du grand maître soufi Ibn Arabi – celui-là même qui, plus de six siècles plus tôt, avait eu sa vision fondatrice à Béjaïa. De son vivant déjà, l’émir siégeait parmi les grands de ce monde : on le voit invité d’honneur à l’inauguration du canal de Suez, en 1869. À sa mort, en 1883, il voulut être enterré aux côtés d’Ibn Arabi ; son vœu fut exaucé. Et il faudra attendre 1966, au moment des célébrations de l’indépendance, pour que l’Algérie ramène enfin sa dépouille au pays.
La guerre et la paix, l’Orient et l’Occident, le sabre et la plume : l’émir Abdelkader aura tout réconcilié.
Alors la prochaine fois qu’un billet de mille dinars te passera entre les mains, regarde bien le filigrane. Puis, si tes pas te portent vers l’ouest, file jusqu’à Mascara, sa région – là où, il y a deux siècles, un jeune homme qui savait le Coran par cœur a choisi de devenir un géant.
